Goldrush
par
Jérôme NOËL
En
1896, un pionnier surnommé Forty Niner découvrait dans le lit de la
rivière Yukon un filon d'or important. La ruée vers l'or jeta sur
le continent encore vierge des milliers de colons à la recherche du
métal précieux. Beaucoup périssaient par le feu des armes, la
fièvre, la privation. Et nombre de ceux qui touchèrent la terre
promise, l'Eldorado, étaient déjà trop fous ou trop usés pour
savoir arracher une pépite à la roche. Certains même avaient
oublié ce qu'ils étaient venus chercher.
Enfin
quelques-uns se jetèrent dans les gorges de la montagne, plongèrent
dans le lit des rivières afin d'en extraire des miettes de soleil
froid. Soleil qui brillerait sur toute leur vie et les réchaufferait
de sa richesse.
Horace
Greedfull fut un de ceux-là. Il arriva dans les rigueurs glacées du
Klondike, alors que la rumeur mêlée de poussière d'or venait à
peine de faire bruire les espoirs sur la côte Ouest. Pour tous, le
filon était encore juteux, la montagne ne demandait qu'à vomir ses
pépites. Rapidement, une ville était née de la poussière. Enfin
si on peut appeler « ville » des baraquements encore tout
poisseux de résine et des tentes rudimentaires claquant au vent
comme des coups de feu.
On
l'avait appelée Bonanza, en hommage à la crique où l'or avait
jailli, devant les yeux fatigués et fiévreux de ce pionnier, de ce
Forty Niner.
Bonanza
regroupait plus de caravanes de pionniers que de baraquements. La
"ville" était souvent déserte. Les hommes, les mains
fripées, les doigts gourds, agitaient leurs tamis alors que le
soleil ne brillait plus depuis longtemps, cherchant encore au reflet
d'une lune gibbeuse l'éclat de l'or dans la boue.
Il
y avait un bordel au-dessus du saloon, une tente où l'on trouvait de
tout, du bœuf
en boîte aux recharges d'huile pour les lampes. Plus loin se
dressait un baraquement de l'armée, où quelques soldats faisaient
office d'agent de paix dans ce monde miséreux et cupide. Ils
maintenaient aussi à bonne distance les tribus autochtones, chassées
de leurs terres et nourrissant leur rancoeur. Toutefois, de ce peuple
d' "autochtones" étaient nés des êtres hybrides, qui
singeaient les blancs pour mieux s'en accommoder. Ils rendaient
parfois service en portant leurs lourds attirails, leurs immenses
tamis, les guidant dans les méandres de pierre de la montagne pour
en extraire son cœur
riche. Cette catégorie d'hommes, plus tout à fait indiens, était
veule, servile, et leur obséquiosité paraissait souvent louche.
Tolérés plus qu'intégrés, asservis plus que conquis.
Skookum
Jim Mason était un de ceux-là. Il portait l'habit du conquérant,
acceptait son statut de victime et bientôt de bête de somme. Les
gens le pensaient un peu simplet avec sa bouille ronde et ses yeux
vides. Il s'exprimait mal, ne parlait pas beaucoup. Il obéissait
avec un empressement fébrile, courbant le dos sous les coups et se
mettant à la disposition de celui qui voulait bien le nourrir ou de
préférence le saouler.
C'est
au Bonanza Bay, saloon crasseux, que Skookum et Horace se
rencontrèrent. Ce dernier, accoudé au comptoir, y sirotait son
whisky en faisant le tri dans les propos des ivrognes, roublards et
autres menteurs. Untel avait découvert un filon miraculeux dans un
cours d'eau à l'Est et vivait maintenant à Chicago comme un nabab,
un certain George Carmack avait acheté toutes les concessions sur un
rayon de 3000 pieds autour du Yukon... Tant de palabres, de voix
éraillées, de rêves cassés, de visages fatigués où la lueur de
l'alcool et d'espoir de richesse allumait une pâle chandelle.
Cette
flamme ne brillait pas dans les yeux de Skookum. Son regard se
dérobait à celui des blancs.
Une
voix lui soufflait que cet indien à l'air indolent détenait des
secrets bien plus fabuleux que toutes ces faces de carême avinés.
-
Toi
là ! l'interpella-t-il
en agitant devant lui un cruchon de gnôle - viens
par là !
Skookum
sursauta, évita son regard, et se dirigea dos courbé et le verre
tendu vers son nouveau maître.
-
Toi,
tribu des Chipewyan ?
L'indien
ne leva pas la tête, trempant avec prudence ses lèvres dans le feu
liquide.
-
Sekani
? aboya
Greedfull - Slavey
?
Skookum
opina, pointa un doigt vers sa poitrine - Skookum
Jim Mason dit-il
d'une voix étrangement profonde et grave.
Greedfull
remplit son verre complètement, satisfait. Les Slaveys étaient
réputés pour être de bons pisteurs, et celui-ci, Skookum Jim
Mason, malgré son air lunaire, lui paraissait jeune et solide.
Greedfull
le jaugea. De pauvres hardes, l'air affamé, les cheveux courts,
occidentalisé. S'il le traitait bien, il pourrait en faire un
esclave docile et qui sait ? Un guide pour l'Eldorado.
-
Tu
viens avec moi !
L'indien
sourit faiblement et suivit le cruchon et son porteur jusqu'au
campement que Greedfull avait installé dans la plaine. Au bout d'une
semaine, l'indien était devenu son ombre. Il l'avait nourri et peu
maltraité, juste pour l'exemple. Il l'avait correctement habillé et
entretenait sa soif d'alcool par savants dosages, le privant pour le
punir et l'abreuvant pour le faire parler. Car ce Skookum avait pour
seule faiblesse la gnôle, dont il ne semblait jamais rassasié. Il
lui arrivait de psalmodier des incantations dans une étrange langue.
Dans le fatras des mots, Greedfull cherchait la pépite. Il guettait
un signe, un nom, persuadé que Skookum connaissait les entrées
secrètes de l'Eldorado. De cela il était certain. Natif de cette
terre, il était l'enfant des shamans, le guide de cette contrée
hostile et mystérieuse pour le blanc.
Ils
n'avaient pas passé la semaine à se tourner les pouces, oh non, ils
avaient prospecté.
Ils avaient fui les cours d'eau où l'on trouvait plus d'hommes que
d'or, les criques où les chercheurs se disputaient la place. Non !
Ils avaient tourné le dos aux rivières pour s'enfoncer dans les
montagnes, où jaillissait l'eau dont le tumulte charriait l'or par
pépites. Horace ne voulait pas des miettes que la terre daignerait
lui accorder pour le prix de l'effort harassant d'une vie gâchée.
Il s'enfoncerait dans le cœur
de la pierre et se l'approprierait.
Skookum
était son guide dans les ténèbres, sur le chemin périlleux de
l'Eldorado, mais ce guide ne semblait guère disposé à lui en
révéler la piste. Greedfull sentait qu'il ne devait pas trop le
brusquer sans risquer de le voir s'enfuir, mais il ne pouvait se
permettre de laisser son indien saoul, tituber de vallée en vallée
en lui indiquant des chemins toujours improductifs. Horace avait vite
compris que l'or se trouvait au plus profond des entrailles de la
terre, fils de roche incrustés dans le granit. Il avait investi dans
des habits de cuir, des cordes, des mousquetons, des lampes, que
Skookum transportait comme une énorme bosse lors de leurs
interminables marches.
Une
nuit, autour d'un feu qui n'arrivait pas à chasser les ténèbres,
Skookum eut un comportement singulier. Il se mit à se balancer
doucement, d'avant en arrière, en inspirant de plus en plus fort.
Ses respirations se ponctuèrent de mots hachés, de roulements
gutturaux, d'aboiements sauvages. Il semblait possédé, se balançant
de plus en plus vite, de plus en plus loin, tordant son corps comme
si son âme voulait s'en échapper. Greedfull observa cela d'un air
médusé, et une peur inconnue se distilla dans son esprit. Il la
musela, le cœur
battant, prêt à dégainer en cas d'hostilité de ce
Skookum devenu un autre.
Il
se calma doucement, comme la pluie s'arrête. Il finit par
s'endormir. Greedfull le veilla toute la nuit.
Au
matin, Skookum était comme d'habitude, taciturne et empressé à
ranger le camp. Le maître n'aimait pas perdre son temps. Toutefois,
Greedfull sentit comme un changement imperceptible. Le pas de Skookum
était plus sûr, il s'enivrait peu et le guidait plus sûrement,
comme s'il savait où il voulait aller. Il l'entraîna dans une gorge
profonde. La pierre y était plus fraîche et un air nouveau,
débarrassé de la poussière, gonflait leurs poitrines. Il y
flottait un parfum de granit, de mousse et d'eau. Skookum marchait
devant, d'un pas résolu, sans se retourner. Bientôt, il arriva près
d'une bouche dans l'écorce de la Terre et tendit son doigt pour
indiquer le chemin.
Greedfull
ne douta pas un instant que l'Eldorado était à portée de main.
L'étrangeté de la nuit, la force de son instinct le poussèrent à
suivre l'indien dans le labyrinthe de pierre. Le chemin devint vite
tortueux. Ils traversèrent plusieurs grottes, glissant dans de
nombreux boyaux. L'indien semblait humer l'air pour les emmener plus
loin même si leurs lampes restaient impuissantes à faire reculer
les ténèbres.
Parfois
sûrement, parfois prudemment, Skookum suivait sa piste, montrant le
chemin comme si l'endroit lui était familier.
Et
puis, ce fut là. L'Eldorado se dévoilait à eux dans sa sublime
simplicité. Ils avaient du
dû
ramper dans un étroit boyau, Skookum poussant le sac devant lui pour
arriver aux pays des merveilles. Ils se tenaient dans une large
grotte abritant un lac tourmenté aux eaux furieuses. Leurs lampes
extrayaient par éclats les veines d'or qui striaient son plafond. Un
filon fabuleux, des richesses pour remplir plusieurs vies s'étalaient
sous le regard émerveillé de Greedfull, un regard comme celui de ce
pionnier à Bonanza quand l'eau était devenue or dans ses doigts, un
regard de Forty Niner. Skookum restait immobile. L'indien l'avait
emmené jusqu'à l'Eldorado.
Son
existence, désormais, devenait inutile. Sachant ce qui allait
advenir, il lui tournait le dos, prêt au sacrifice. Et quand la
lourde pierre lui fracassa le crâne, il n'émit pas une plainte en
sombrant dans les eaux noires.
Greedfull
n'aimait pas partager.
A
la hâte, déterminé et fiévreux, il sortit du sac la peinture
rouge qui lui permettrait de baliser le chemin de ses initiales et
une fois dehors, en acheter la concession.
Il
aurait vite des enfants, il commencerait sa dynastie.
Il
était perdu dans ses rêves de gloire quand, soudain, une clameur
monta du lac en un chant rude, comme si les eaux proféraient des
mots hachés, des roulements gutturaux, des aboiements sauvages. La
plainte gagna en puissance, comme un cri invisible et répétitif. Et
quand la terre se mit à trembler, Greedfull y apporta sa note
terrifiée. Toujours conscient, l'homme se sentit impuissant devant
cette colère. Il eut du mal à retrouver ses esprits et à se tenir
debout quand la terre eut fini de frémir.
Un
frisson glacé lui parcourut l'échine. Condamné à être enterré
vif, l'atroce réalité lui apparut : mêlé à la pierre éboulée
lui barrant la route du retour, l'or tant convoité serait son
linceul d'agonie.
La
nuit se referma sur lui et la terre étouffa ses hurlements.


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